VIII

 

Bandits et trappeurs

 

Le combat avait cessé.

Les deux antagonistes suivirent leur chef, l’oreille basse, en emportant le paquet de pelleteries qu’ils avaient volé à la victime.

Huit jours après le crime, ils partirent tous deux de la Ville hantée et se dirigèrent vers la hutte de Nick Whiffles.

Le trappeur était sorti et Sébastien Delaunay gardait la cabane.

Les scélérats entrèrent brusquement et demandèrent au jeune garçon un verre de whisky.

En les voyant, il se sentit frissonner. Néanmoins, il tâcha de faire bonne contenance et leur donna ce qu’ils désiraient.

Il servit une outre pleine d’alcool.

Ben et Zene se mirent à boire, tandis que le pauvre Sébastien se tenait tremblant en un coin du foyer.

Ben Joice avala une gorgée, puis une autre, une troisième et il but ainsi coup sur coup jusqu’à ce que l’ivresse l’eût gagné.

Inutile de dire que Zene, qui avait suivi son exemple, se trouvait à peu près dans la même position.

Ils se mirent alors à jaser, à raconter leurs ignobles prouesses et à tenir d’horribles propos, bien capables d’effrayer Sébastien.

Ben Joice se distinguait surtout par son irritation.

Cependant les chiens de Nick Whiffles semblaient le gêner passablement.

Infortune paraissait sa bête noire.

Il jetait sur l’animal des regards étincelants de colère et parfois se levait à demi, comme s’il eût voulu aller le frapper. Mais Infortune exerçait un prestige d’une certaine valeur.

Chaque fois que Ben Joice faisait un mouvement, le chien ouvrait sa gueule et montrait une double rangée de dents, longues, blanches, tranchantes et aiguës qui eussent donné la chair de poule aux plus téméraires.

Pensant donc qu’il était moins dangereux de se servir de sa langue que de ses membres, Ben se répandit bravement en invectives contre les deux chiens.

D’abord, ceux-ci n’eurent pas l’air de s’en soucier. Mais, comme Ben Joice continuait, Maraudeur poussa un grondement auquel Infortune répondit par des hurlements très significatifs.

– Ne les provoquez pas, si vous tenez à la vie, dit Sébastien.

Joice leva sa face rougie par l’ivresse.

Les chiens aboyèrent à nouveau et avec un redoublement de fureur.

– Donne-moi les pistolets, Zene, et je m’en vais les expédier plus vite qu’un Indien n’enlève une chevelure, dit Ben à son camarade.

– Je les ai laissés au camp ; Bill Brace en avait besoin, répliqua l’autre.

– Malédiction ! j’ai aussi laissé les miens, c’est toujours comme ça ! Mais j’ai envie de tuer ces cagnes et je les tuerai, c’est moi qui le dis. Il y a longtemps que c’est mon idée, vois-tu, Ben. En voici un que je connais, d’ailleurs. C’est le chien que ce grand brigand de Nick appelait, il y a quelque temps, Calamité, un monstre d’animal, plein de vices, je parie deux charges de pelleteries ! Oui, il m’a déjà mordu les jambes. Diable, où peut être mon couteau ?

Il cherchait dans ses mitasses son arme favorite, mais ne la trouvait pas.

S’adressant à Sébastien :

– Petit serpent, moitié blanc, moitié rouge, où est mon bowie ? tu dois le savoir, hein ?

Assis derrière ses chiens, le jeune garçon ne répondit point. Mais sa main s’arma d’un grand couteau de chasse laissé dans la hutte par Nicolas.

Les bandits se reprirent à boire et à rapporter des histoires criminelles plus ou moins vraies, où ils prétendaient avoir été acteurs. Pas n’est besoin d’ajouter qu’ils renchérissaient à qui mieux mieux sur leurs abominables récits.

La conversation tomba naturellement sur le malheureux qu’ils avaient abattu dans le cañon.

– Nous avions une fameuse chance pour le larder, si le capitaine n’était venu se mêler de nos affaires. Un diable d’homme que le capitaine Dick ! Il faut toujours qu’il fasse son chemin... coûte que coûte !

– Ne parlons plus de ça, Ben ; j’ai du chagrin parfois. André Jeanjean est un bon trappeur. Je le connaissais depuis pas mal d’années. Il avait commandé une brigade à laquelle j’appartenais et il y avait bien des gens qui l’aimaient. Une fois seulement, nous avons eu une petite querelle parce qu’il m’accusait d’avoir pris des castors et des loutres à ses trappes, ce qui était certainement pure vérité. Mais on n’aime pas à s’entendre dire de ces choses-là, tu sais ? Et je lui répondis qu’il mentait. Alors il m’allongea quelque part un coup de pied qui m’est toujours resté sur le cœur. S’il ne m’avait pas donné ce coup de pied, il ne dormirait pas maintenant dans le cañon.

– Bah ! tu as toujours été une poule mouillée. Est-ce que nous ne sommes point les seigneurs du pays ? Bien bêtes, si nous ne levions pas un tribut quand nous le pouvons faire. La conscience vois-tu, Ben, ça ne se voit pas, donc ça ne sert à rien.

– Mais ça se sent ! murmura Beck, tandis que Ben poursuivait sans remarquer l’exclamation.

– Si tu m’en crois, tu vas sortir et creuser une fosse pour y jeter ce gringalet.

Le gringalet, c’était Sébastien.

Quoique très pâle il conservait son sang-froid et faisait aussi bonne contenance que possible.

– Pauvre Jeanjean, reprit Ben, j’ai rêvé de lui la nuit dernière. Mais, comme tu dis, ça ne sert de rien. Les affaires sont les affaires. Notre destinée est de faire la guerre aux hommes et aux bêtes, nous la ferons, voilà tout. À ta santé !

– À ta santé ! répéta Ben en avalant une nouvelle gorgée de whisky.

Il déposa l’outre sur la table, se tourna du côté de Sébastien, fit une affreuse grimace et poussa un cri terrible.

L’enfant frémit.

– Ouah ! ouah ! vociféra Ben de toute la force de ses poumons.

Sébastien serra plus fortement le manche de son couteau.

Il s’attendait à une attaque, quand un craquement de branches sèches sous un pied lourd se fit entendre.

Les trois acteurs de cette scène jetèrent instinctivement les yeux sur la porte de la hutte, et, tout aussitôt, les traits des deux scélérats devinrent livides d’horreur.

Sur le seuil de la cabane on voyait un homme pâle ensanglanté.

Ses yeux étaient larges, fixes, sans expression appréciable. Un bandeau qu’il portait au front s’était dérangé et laissait apercevoir, à la naissance des cheveux, une blessure, d’un rouge vif.

C’était Jeanjean, le trappeur.

Un instant glacés d’épouvante, Ben et Zene recouvrèrent vite leurs facultés ; mais ce fut pour se précipiter contre la frêle enveloppe de la tente qu’ils enfoncèrent en se précipitant au dehors comme s’ils redoutaient la poursuite d’un ange vengeur.

Le blessé n’avait pas changé d’attitude, et Sébastien demeurait encore accroupi derrière ses chiens.

Quelques minutes s’écoulèrent dans un morne silence.

Puis, tout à coup, Jeanjean fit un pas vers Sébastien. On eût dit qu’il était mû par un ressort, tant ses mouvements étaient automatiques.

Contrairement à leur habitude, Infortune et Maraudeur ne donnèrent aucun signe de colère.

Le trappeur marcha encore trois pas et vint s’asseoir à côté de Maraudeur, dont il caressa la robe velue, avec la curiosité et la satisfaction d’un enfant.

L’animal se laissa faire, malgré son aversion pour les étrangers. On voyait même qu’il prenait plaisir à l’attention dont il était l’objet.

De temps à autre, le blessé cessait de lui passer la main sur le dos, comme si un rayon indécis de lumière venait mourir à la porte de son intelligence, et parfois aussi il chantait des lambeaux d’une complainte, intitulée la Fille du trappeur.

Peu à peu, Sébastien revint de l’émoi que lui avaient causé ces divers incidents : il regarda anxieusement à travers la porte pour voir si Nick ne paraissait pas dans le lointain.

Peine perdue, le brave homme ne se montrait point.

– Il n’est pas encore l’heure, murmura Sébastien. La vallée du Trappeur est à un bon bout de chemin d’ici.

Puis il ajouta d’un ton triste :

– Aurai-je toujours devant les yeux ces hommes farouches ? Je les vois passer devant moi comme des spectres. Leur apparition me rappelle des souvenirs qui me remplissent de terreur. Mais il faut reprendre courage. Nick va venir. Sa présence me rassurera tout à fait. Lui, il me rend content – presque heureux. Et pourquoi pas tout à fait heureux ? continua-t-il d’un air souriant.

Sébastien s’arrêta, comme pour trouver une réponse à cette question. N’y parvenant sans doute pas, il poursuivit son monologue :

– Et ce jeune homme, ce Pathaway ? qu’est-il encore ?

Sébastien était troublé.

Sa dernière interrogation l’embarrassait évidemment plus que les premières. Pendant près d’une heure, il se tint contre la porte, la tête penchée sur sa poitrine et les mains jointes.

– Eh bien, qu’y a-t-il, petit ? quelle maudite difficulté ? cria tout à coup à son oreille une voix forte mais douce.

Sébastien tressaillit et leva les yeux.

Son cher Nick était là, accompagné de Pathaway et d’un autre personnage qui se traînait difficilement près d’un gros chien.

– C’est Portneuf, le voyageur canadien ! fit Whiffles, en entrant dans la cabane.

Et apercevant le trou qu’avaient fait les deux bandits :

– Quoi ? qu’est-ce que ça ?

– J’ai eu des visiteurs, Nicolas, et de bien incommodes, je vous assure : Ben Joice et Zene Beck...

– Oui, je comprends, petit ; ils t’ont menacé ? interrompit le trappeur en fronçant le sourcil. Mais qu’est-ce qu’ils voulaient, les misérables ? T’ont-ils touché ? dis-moi : ah ! je voudrais bien – non je ne voudrais pas qu’ils t’eussent touché, oui bien, je le jure, votre serviteur ! Bande de chenapans ! J’en délivrerai le pays, c’est moi qui vous le dis, ô Dieu, oui ! Mais où était Maraudeur ? par Dieu, où était Infortune ?

– Ici et fidèles. Ah ! ce sont deux bonnes bêtes. Voyez donc !

Le blessé s’était, durant cet intervalle, glissé sous une peau de bison.

Nick ne le remarqua pas.

– Viens ici, Maraudeur, et viens aussi toi, Infortune, dit-il doucement et d’un air qui témoignait de son admiration pour ses chiens.

– J’observe, dit Pathaway, que vous faites preuve d’un goût singulier pour les noms de vos chiens et de vos chevaux.

Quoique le chasseur noir envoyât ces paroles à Nick, son attention était fixée sur Sébastien avec une intensité qui fit rougir l’adolescent.

– Oui, répondit Whiffles. J’ai des idées à moi. Chacun a ses idées à soi. Il m’arrive, à moi, de changer les noms de mes animaux, comme les Indiens changent les noms de leurs braves. Cette créature-là s’appelait d’abord Calamité ; mais depuis qu’on m’a mis sur les journaux, je l’ai appelée Infortune[22].

À ce moment Portneuf qui s’était approché de la peau de bison pour s’y étendre, découvrit le trappeur blessé.

– Que vois-je, mon Dieu ? s’écria-t-il tout émerveillé. Mais c’est bien Jeanjean, mon excellent ami Jeanjean. Que lui est-il arrivé ?

– Les brigands de la vallée du Trappeur ont tenté de l’assassiner, répliqua Pathaway. Mais qu’est-ce que Jeanjean ?

– Lui ? un franc-trappeur, jadis bourgeois[23]. Je le connais bien.

Puis à Jeanjean :

– Comment vas-tu, mon pauvre vieux camarade ? Bon Dieu, qu’il est pâle !

 

Oh ! belle était la fille du trappeur !

Oh ! belle était la fille du trappeur !

 

répliqua Jeanjean d’un ton plaintif.

– Mais qu’a-t-il, encore une fois ? Serait-il écarté[24] ? demanda Portneuf stupéfait des manières de Jeanjean.

– Il est tombé dans une diablesse de petite difficulté, et pas si petite, après tout ; car elle a tourné à l’envers toutes ses facultés et presque éteint la chandelle de son existence, ô Dieu oui ! répondit emphatiquement Nick Whiffles. Vous voyez là un homme qui a été tué, assassiné, ressuscité, et rendu aux difficultés de la vie, tout cela dans un lieu qui n’est pas éloigné de la vallée du Trappeur. C’est là l’homme qui a fait le coup...

Il montrait Pathaway ; mais se reprenant aussitôt :

– Non pas, je me trompe ; je veux dire que c’est lui qui l’a sauvé ; et d’autres qui lui ont planté une balle dans la tête. Mais je sens mon estomac qui crie famine. Sébastien, il nous faut quelque chose à manger. Apprête les chaudières du camp, mais prends garde à tes jambes, car il n’y a pas ici de docteur Whiffles, pour raccommoder les os. C’était un vrai remmancheur d’os que mon frère, le docteur Whiffles. Allons ! vite, mon garçon ! Ça sonne le creux sous nos chemises de chasse. Et la famille augmente tous les jours, comme tu vois. Avec le temps nous aurons un hôpital, je le jure, oui bien, votre serviteur ! j’ai passé une fois un an à l’hôpital, quand j’étais tout petit, à l’âge d’un an, je m’en souviens. Les médecines du docteur ne me valurent pas grand-chose. Ça m’a gâté le goût. L’hôpital où j’étais s’appelait aussi une Infirmité...

– Infirmerie, observa, en souriant Sébastien.

– Bien obligé, petiot ; mais je me rappelle bien la tête de l’établissement.

– Enseigne, voulez-vous dire...

– Enseigne, Infirmité, Tête, Infirmerie, tout ça ne fait rien, ô Dieu non !

Pathaway, qui s’occupait à placer commodément Portneuf sur un lit de branchages, recouverts de peaux, ne put réprimer un franc éclat de rire.

Jeanjean s’était glissé silencieusement hors de la hutte, et Sébastien vaquait, avec activité, aux apprêts du repas.

Curieuse scène, vraiment curieuse et digne de la palette d’un grand peintre que celle-là, qui sa passait au milieu même du désert, si loin de toute trace de civilisation !

Nick alluma gravement sa pipe et continua la relation de son histoire d’hôpital, avec la jovialité qu’on lui connaît.

Le menu du festin fut bientôt arrangé : – Quelques bosses de bison, langues de daim, de la graisse d’ours et du poisson fumé. Whiffles et ses hôtes y firent largement honneur, en l’assaisonnant d’anecdotes.

Néanmoins, Pathaway paraissait plus préoccupé qu’affamé.

Ses regards s’attachaient souvent sur Sébastien, avec une sorte d’admiration mystérieuse, qui colorait d’un vif incarnat les joues de l’adolescent.

Comme ils finissaient de manger, Infortune et Maraudeur dressèrent subitement les oreilles et s’élancèrent vers la porte en se récriant.